Jolie a écrit et réalisé un film étonnant sur l’amour, la guerre et la trahison. "Au Pays du Sang et du Miel" est différent de tout ce que nous avons pu voir jusqu’à présent. Faites un peu de place, Steven Spielberg et Kathryn Bigelow, Hollywood compte un nouveau réalisateur de talent.

C'est une matinée pluvieuse d'automne et tout est calme sur King's Road, la route principale de Chelsea, l'un des quartiers chics de Londres. Quelques jeunes mamans élégantes y passent en poussette, leurs enfants bien emmaillotés par ce froid naissant. C'est alors que, sur une route voisine, une berline s'arrête devant un restaurant indien pour déposer l'une des femmes les plus célèbres au monde, ses lunettes de soleil Aviator sur le nez malgré les nuages dans le ciel.

Tenter de saluer Angelina Jolie dans la rue aurait été une très mauvaise idée. Un paparazzi est déjà en position au bout de la rue, Jolie nous attire alors vers l'intérieur du restaurant. C'est là que j'ai réalisé que nous étions les seuls clients - Jolie avait réservé tout l'endroit pour nous. Vêtue de noir de la tête aux pieds, elle ne semble pas être beaucoup maquillée, pas de collier, pas de boucles d'oreille. L'effet est d'une très grande simplicité : une beauté classe qui n'a plus rien à prouver.

Surtout parce que, pour une fois, là n’est pas la question. Angelina Jolie – actrice oscarisée, déesse et provocatrice tatouée devenue ambassadrice pour les Nations Unies – peut désormais ajouter scénariste et réalisatrice à son actif. Son film, "Au Pays du Sang et du Miel", dépeint les horreurs de la guerre en ex-Yougoslavie, à travers la romance entre Danijel, un officier serbe, et Ajla, une musulmane qui est capturée et envoyée dans un camp de travail forcé.

Une grande partie du film est poignante, car il ne peut pas en être autrement. Jolie honore scrupuleusement les faits qui se sont déroulés. La guerre est menée contre les musulmans bosniaques par les serbes, caractérisée par toutes les atrocités du XXème siècle : les camps de la mort, le nettoyage ethnique, le massacre de civils, d’innocents utilisés comme bouclier humain, et les viols. Ce dont l’héroïne de "Au Pays du Sang et du Miel", joué par Zana Marjanovic, est témoin et ce qu’elle doit endurer seule durant la première demi-heure du film bouleverserait n’importe qui.

"Je pense qu’il est encore difficile de comprendre ce qui s’est passé", déclare Jolie. "Et comment cela a-t-il pu arriver à environ 40 minutes de l’Italie dans les années 90, alors que "La Liste de Schindler" venait tout juste de sortir au cinéma". Jolie a attiré l’attention sur plusieurs crises humanitaires à travers le monde, pourtant c’est cette guerre horrible et barbare qui l’a le plus bouleversé. "On ne peut pas comprendre quelque chose qui n’a profondément aucun sens : violer et tuer son voisin avec lequel on a toujours vécu".

Lorsque Alja est faite prisonnière et envoyée dans un camp de travail forcé pour femmes, elle est surprise d’y découvrir que son amour perdu, Danijel, est l’un des commandants serbes. La guerre fait furieusement rage autour d’eux, mais lorsqu’ils seront éventuellement seuls dans une pièce – un univers sexuel et chargé d’émotion que Jolie a dirigé avec mystère et assurance – l’amour, l’art et la tendresse rivaliseront avec les questions d’identité, la trahison et les responsabilités. "Je me suis évidemment demandé ce qui ce serait passé si j’avais été dans la même situation", dit Jolie, qui sait ce que veut dire le verbe aimer. "Si j’étais amoureuse de quelqu’un, que nous nous retrouvions de côtés séparés du conflit alors que nous nous aimions avant la guerre, jusqu’où aurais-je pu aller ? A quel point aurais-je pu comprendre et quand aurais-je pu passer à autre chose ? S’agit-il d’amour ou de survie ?".

Ecrire le scénario du film, me dit Jolie, a débuté par un exercice personnel, "une excuse pour évacuer mes frustrations au sujet de la communauté internationale et des problèmes de justice. Mais je n’aurais jamais pensé que quelqu’un puisse un jour le voir ou le lire". Mais très vite, le projet s’est concrétisé. "Certains passages les plus sombres ont probablement été écrits pendant le cours de dessin de Shiloh. J’étais dans un coin, attendant que les enfants finissent", confie-t-elle. "Et puis Brad l’a lu, puis des amis. On me conseillait de le faire, mais j’étais terrifiée à l’idée de le confier à qui que ce soit. Ce n’est pas comme si je m’étais dit 'je vais écrire quelque chose et je veux le réaliser'".

Que portait-elle sur le tournage ? "Des robes de bal", plaisante-t-elle. Mais lorsque le sujet de discussion est son film, elle joue nerveusement avec sa bague. Elle espère ardemment avoir visé juste, moins pour elle-même que pour honorer la vie de nombreuses personnes qu’elle a rencontrées dans la région et qui lui ont fait confiance pour raconter l’histoire de leur pays et de leurs souffrances. Certains acteurs de son film ont vécu les moments qu’elle a filmé : l’un s’est fait tiré dessus, un autre a perdu 28 membres de sa famille à cause de la guerre. "Pour eux, cela a été dur de revivre tout ça, mais ils avaient la force de le faire – une force que je ne connais", souligne Jolie avec admiration.

Elle a particulièrement apprécié, me dit-elle, l’opportunité de travailler en étroite collaboration avec d’autres actrices. "C’était génial pour moi de travailler avec d’autres femmes ; je n’ai pas vraiment de copines dans mes films, comme vous avez du le remarquer", dit-elle, ajoutant qu’il en va de même hors-caméra. Elle se corrige rapidement. "Enfin, j’ai quelques amies. C’est juste… je reste souvent à la maison. Je ne suis pas très sociable. Je ne sors pas beaucoup avec elles, je suis très casanière".

Jolie éprouve une extrême sollicitude envers son équipe. Non étrangère aux scènes de nudité dans ses propres films, elle quittait la pièce lors des scènes d’amour. Filmer une intense scène "d’humiliation et d’abus" qui a eu lieu dans "la vraie vie" - dans laquelle des femmes âgées sont forcées de se déshabiller lors d’une fête pour distraire des officiers serbes et leurs escortes – la gênait par rapport à ses actrices. "J’étais si nerveuse. J’ai bien du allé quatre fois vers elles avec le traducteur pour leur dire, 'Nous allons juste la faire une fois, elle sera parfaite. S’il vous plait, ne pensez pas qu’ils rient réellement de vous'. J’ai crié 'Coupez' trop tôt. J’étais une vraie catastrophe !". Mais se trouver nues devant un groupe de personnes n’a pas bouleversé les actrices ; il existe des bains publics à travers l’Europe. Je leur ai dit qu’elles devraient rentrer se reposer et elles m’ont répondu, ‘Pourquoi ? Nous n’avons pas bien travaillé ?’ J’ai paniqué et, pourtant, elles étaient si professionnels".

Jolie a tourné le film en bosniaque/croate/serbe (sous titré en anglais) et encourageait les membres de son équipe à dire s’il y avait des points ou des dialogues avec lesquels ils n’étaient pas d’accord. Ils ont saisi l’occasion. Tôt dans le film, avant la guerre, Alja dit de manière enjouée un "je t’aime" au dessus de son épaule à sa sœur alors qu’elle s’apprête à sortir pour un rendez-vous. Jolie a alors senti que Marjanovic avait un peu de mal avec cette scène. "Elle m’a dit ‘Dire je t’aime à sa sœur est quelque chose que vous faites aux Etats-Unis, où vous dites je t’aime si facilement en se faisant un câlin après avoir commandé une pizza. Nous ne faisons pas vraiment cela’", se souvient Jolie.

Il est difficile de savoir où se trouverait Angelina Jolie sans cette capacité d’aimer. Certainement pas dans cette famille de deux parents et six enfants, composée de trois enfants adoptés dans des orphelinats à travers le monde et trois biologiques, fruits de sa longue relation médiatisée avec Brad Pitt, aujourd’hui âgé de 47 ans. Quant à la possibilité que Pitt et elle jouent à nouveau ensemble dans un film, comme c’était le cas pour 'Mr. & Mrs Smith', Jolie pense que les cinéphiles trouveraient "agaçant" de les voir jouer deux personnes qui s’aiment. En vérité, elle semble plus désireuse d’arrêter sa carrière d’actrice. "Cela ne signifie pas que je vais arrêter demain", dit-elle. "Mais je me suis réveillée une fois en réalisant, Mon Dieu, je suis une actrice. Je ne pense pas que j’avais prévu d’être actrice. C’est ce que ma mère voulait pour moi. J’ai adoré raconter des histoires et j’ai apprécié la profession, mais est ce qu’il est trop tard pour essayer autre chose ?".

Jolie demande un peu de vin rouge et retire sa veste, révélant de minuscules épaules qui ressemblent à l’arrière de la chaise à bascule d’un enfant. Pitt, dit-elle aujourd’hui, "a changé ma vie d’une façon que je n’aurais jamais imaginée. Nous avons construit une famille. Il n’est pas seulement l’homme de ma vie, il est ma famille. Il m’est très cher". Sur la façon d’élever leurs enfants, dit-elle, "je suppose que ce que j’ai appris de Brad, c’est d'être capable d’avoir le genre de famille dont le bonheur et le bien-être passent avant le vôtre. Je suis très reconnaissante d’avoir une famille si aimante, ce que je n’aurais jamais pu avoir sans lui".

Les jumeaux de trois ans, Knox et Vivienne, sont les plus jeunes de leur tribu. "Knox est un vrai petit mec", rapporte Jolie. "Très sportif et dur. Il adore les dinosaures et les épées". Vivienne est tout ce que n’était pas Jolie : une fille très girly. "Elle est si élégante et délicate", dit-elle. "Vivi cueille des fleurs dans le jardin et les mets dans ses cheveux. Elle aime avoir les ongles vernis et collectionne les animaux en peluche. C’est drôle pour moi de devoir tout acheter en rose et de regarder des films de princesse".

Il existe peu de temps pour Maman et Papa, concède Jolie. Au moins, leurs enfants y sont favorables. "S’ils voient que Papa et Maman ont besoin d’un peu de temps pour eux ‘parce qu’ils vont s’embrasser’, les enfants commencent à glousser et à rigoler, car ça leur donne l'impression d’être en sécurité". Est-ce que les enfants souhaitent les voir mariés ? Jolie rit. "Ils nous l’ont demandé, oui. D’un côté émotionnel, vous pensez, Ohhh les enfants ! Ils ne se sentent pas assez en sécurité ! Puis vous vous dites, attends une minute : ils pensent qu’un mariage est une fête avec une pièce montée !". A seulement 36 ans, Jolie compte-t-elle avoir d’autres enfants ? "Rien n’est prévu pour le moment, mais on ne sait jamais", dit-elle évasivement. "Je pourrais très bien retomber enceinte".

Pour des raisons évidentes - les fréquents déplacements, les regards indiscrets – elle et Pitt ont choisi de scolariser leurs enfants à domicile. Zahara, âgée de 6 ans, vient de commencer l’équitation ("elle a trouvé son truc") et Shiloh, 5 ans, confirme son côté garçon manqué puisqu’elle s’est mise au quad. "C’est amusant de voir Brad tenter de lui apprendre à rouler", dit Jolie, "parce qu’elle ne veut pas apprendre. Elle ne veut pas qu’on lui apprenne comment utiliser les freins. Elle veut juste rouler !". Je me demande de qui elle a hérité ce trait de caractère. "Oui, c’est un mélange de nous deux", ajoute Jolie en grimaçant. Pax, 8 ans, est certainement celui qui ressemble le plus à sa mère au niveau du caractère. "Il est extrêmement sauvage, mais il a un très, très grand cœur. Vous savez, un peu comme les rockers punks. Quand vous apprenez réellement à les connaitre, ce sont juste des amours. Mais en même temps, je pense qu’il nous en fera voir de toutes les couleurs".

Elle n’a jamais oublié la façon dont sa mère a géré son adolescence rebelle. "Ma mère ne pouvait pas hurler et elle ne pouvait pas jurer. Mais elle pleurait et je l’entendais car nos chambres étaient l’une à côté de l’autre. Si j’étais dehors toute la nuit sans appeler, je pouvais voir sur son visage qu’elle n’avait pas dormi de la nuit et qu’elle m’aimait".

A la simple mention de Marcheline Bertrand, décédée d’un cancer des ovaires à l’âge de 56 ans il y a maintenant presque 5 ans, Jolie baisse le regard vers la table. "Je ne veux pas être émue", dit-elle délibérément. "J’aimerais qu’elle soit là. Elle ne cessera jamais de me manquer. Ma mère était faite pour être grand-mère. Elle aurait adoré. Elle a rencontré certains de mes enfants et elle était fantastique. Maddox se souvient très bien d’elle". Jolie a longtemps été certaine que sa mère s’est battu contre la douleur de la chimiothérapie jusqu’à ce qu’elle soit certaine que tout irait bien. "Lorsque j’ai ramené Mad à la maison, je pense qu’elle savait que tout irait bien", dit Jolie. C’est désormais Maddox, 10 ans, qui veille sur elle. "Si je fais quelque chose et que je suis frustrée, il me prendra la main et me demandera, ‘Tu te sens fatiguée ? C’est pour ça que tu es en colère ?’. Oui, il prend vraiment soin de moi".

Sa relation avec son père, l’acteur Jon Voight, s’est progressivement arrangée après des années de brouille. "Il a rencontré les enfants. Je pense que c’est important qu’il puisse le faire. Nous sommes dans la vie de l’un et l’autre, mais nous avons pour règle de ne pas parler du passé", dit-elle, faisant référence aux années de discorde et de chagrin qui ont suivi l’infidélité présumée de son père, conduisant finalement à la rupture de ses parents. Jolie prend une autre gorgée de vin. "Quand ma mère est décédée, j’étais celle qui devais l’appeler pour le prévenir. J’allais lui écrire une lettre puisque je ne lui avais pas parlé depuis six ans, mais j’ai réalisé que je devais lui passer un coup de fil. Nous avons parlé pendant environ deux minutes. Je n’appelais pas pour prendre de ses nouvelles. Je l’appelais pour le tenir au courant. Ce fut donc une conversation très brève".

Durant ces deux heures et demie de conversation, Jolie a dégusté son incroyable plat de nourriture indienne et n’a pas une seule fois regarder son téléphone, un BlackBerry, pas même un regard. Son garde du corps lui rappelle l’heure qu’il est. Pitt est de retour à la maison et la famille a prévu une sortie au karting. Rapidement, elle rassemble ses affaires et se dirige avec moi vers la sortie. Je reste à l’intérieur lorsqu’elle me fait deux bises sur la joue et un sourire amical d’au revoir. Elle se dirige ensuite vers les toilettes pour dames afin de se rafraichir. Pas étonnant : je quitte le restaurant juste avant elle, sous une frénésie de paparazzis, prêts à dégainer leur appareil photo. (Les photos seront en ligne à mon retour à l’hôtel). Quelques instants plus tard, derrière moi, Jolie entre à l’intérieur de la berline. Les nuages ont disparu laissant place à un soleil éclatant. Un temps parfait pour faire du karting.

Source : Marie Claire